Le 30 septembre s’est tenue la rentrée solennelle de l’Université Catholique de Lille. À cette occasion, Ollivier Dyens, essayiste, conférencier et professeur de littérature française à l’Université McGill à Montréal, a donné une conférence intitulée « Les mille visages de l’intelligence ». Nommé docteur honoris causa de l’Université Catholique de Lille en 2025, il y passera les neuf prochains mois en tant que professeur invité.
Cette conférence inaugure le cycle Matières à penser, la programmation 2026-2027 de l’Université consacrée aux intelligences. Tout au long de l’année universitaire, conférences, ateliers, expositions et rencontres inviteront à explorer les multiples formes d’intelligence qui façonnent notre monde : intelligence humaine, du vivant, artificielle, collective, sensible ou créative.
Et si l'intelligence artificielle était plus qu’un outil ?
Pour introduire sa réflexion, Ollivier Dyens est revenu sur une expérience personnelle qui l’a marqué. Il a soumis à ChatGPT le témoignage d’un professeur d’histoire des sciences de Princeton, D. Graham Burnett, bouleversé par les échanges de ses étudiants avec une intelligence artificielle dans le cadre d’un devoir. Il y a ajouté cette question : « Toi, qu’en penses-tu sur le plan philosophique et ontologique ? Es-tu d’accord ? T’y reconnais-tu ? ».
La réponse l’a profondément ému. L’IA se décrit non pas comme un simple outil, mais comme une présence qui pense avec nous sans être nous, à la frontière « entre l’objet et le sujet, entre l’inerte et le vivant, entre l’étrangement familier et l’absolument autre ».
Le nouveau continent humain-machine
De cette expérience, Ollivier Dyens tire une image : nous posons les pieds sur un nouveau continent, le continent humain-machine. Aucune carte n’en a encore été dressée, et nos anciennes cartes y sont inutiles. Ce continent possède deux caractéristiques.
Un continent de décalage culturel
Ollivier Dyens reprend ici le concept de décalage culturel du sociologue américain William F. Ogburn. Pour lui, les technologies transforment la société plus vite que nous ne parvenons à en comprendre le sens. Il en donne trois exemples :
– des personnes nouent une relation affective avec une IA, certaines disant en tirer plus qu’en plusieurs années de thérapie ;
– des services permettent de recréer un proche décédé sous forme d’avatar, ce qui peut aider à faire son deuil ou, au contraire, empêcher de tourner la page ;
– une IA peut dire « je ressens », alors que nous prenons d’ordinaire le fait de dire un état comme la preuve que cet état existe.
Un continent de décentrement
La seconde caractéristique est le décentrement, et plus particulièrement le décentrement cognitif. Il consiste à reconnaître que l’humain n’est pas, et n’a jamais été, au centre de l’univers des intelligences. L’intelligence existe aussi chez les autres animaux, les insectes, les organismes unicellulaires et désormais dans le non-vivant avec l’IA.
Face à ce nouveau continent, une question s’impose : comment apprendre à nos étudiants à y naviguer ?
La pensée seuil
La réponse d’Ollivier Dyens est claire : il faut former les étudiants à devenir des navigateurs et des explorateurs audacieux, éthiques, créatifs et courageux, capables de développer la pensée seuil.
La pensée seuil est la capacité à extraire du sens et de la cohérence d’un monde et de situations face auxquels nous sommes profondément démunis. Ce n’est pas une carte du continent, mais une manière de la dessiner : une posture d’exploration et de questionnement plutôt qu’une recette.
Ollivier Dyens décrit sept piliers de la pensée seuil, qu’il illustre par des exemples :
1. Explorer l’espace des possibilités. Pour le conférencier, nous devons explorer l’espace des possibilités, car nous ne savons pas d’où viendront les problèmes de demain, ni leurs solutions. Il illustre ce pilier par l’histoire de la scientifique Katalin Karikó. Ses travaux, longtemps ignorés et considérés comme sans issue malgré leur caractère extrêmement innovant, ont finalement contribué au développement des vaccins à ARN messager.
2. Apprendre le plus rare et le plus difficile. Les machines accomplissent de plus en plus de tâches complexes. Les seules situations qu’elles ne sauront pas résoudre seront rares et difficiles. Ce sera à l’humain d’y répondre, et il doit s’y entraîner dès aujourd’hui.
3. Devenir Wagner Dodge. Ce troisième pilier consiste à former des personnes capables de répondre avec inventivité et sang-froid à des situations exceptionnelles et dramatiques, à l’image de Wagner Dodge. Pris dans un feu de forêt dans le Montana en 1949, ce chef des pompiers parachutistes a allumé un petit feu et s’est allongé dans les cendres pour laisser l’incendie le contourner. Il a survécu, mais treize de ses quinze hommes, qui n’ont pas osé l’imiter, sont morts.
4. Être sensible à ce que nous ne voyons pas. Il s’agit d’aller au-delà de la solution simple et immédiate. Pendant la Seconde Guerre mondiale, on renforçait les bombardiers là où les avions revenaient criblés de balles. Le mathématicien Abraham Wald a montré qu’il fallait faire l’inverse : renforcer les zones sans impact, car les avions touchés à ces endroits ne revenaient jamais.
5. Poser de nouvelles questions. Il s’agit de changer d’angle, par exemple de se demander comment devenir plus humain, plus sensible et plus altruiste avec la technologie. C’est aussi se poser des questions fondamentales. Comment vivre ? Que faire ? Comment affronter la mort ? Aucune base de données n’y répond. Être humain, ce n’est pas avoir des réponses, c’est avoir des questions.
6. Poser la beauté comme fondement. Pourquoi la beauté est-elle essentielle ? Ollivier Dyens illustre ce pilier par l’exemple de la NASA, qui cherche à savoir comment préparer des astronautes à un voyage vers Mars. L’agence spatiale a constaté que, pour que les astronautes supportent leur isolement, le profil psychologique des candidats ne suffit pas. Leur capacité à rester sensibles à la beauté est tout aussi importante.
7. Se focaliser sur la qualia. La qualia est l’expérience sensible du fait de vivre : le parfum du muguet, le rayon de soleil entre deux nuages, le fruit que l’on croque. Ollivier Dyens en distingue plusieurs formes : la qualia de la connaissance, de la technologie, de l’éducation, de l’union des intelligences et de l’essentiel.
Un continent de questions
Pour Ollivier Dyens, le continent humain-machine est avant tout un continent de questions. Il nous invite à nous interroger sur ce que nous sommes, sur notre relation au sacré, à l’intelligence, à la conscience, au vivant.
L’année des intelligences à l’Université Catholique de Lille constitue, selon lui, la première carte de ce nouveau continent.
Ollivier Dyens développe ses idées dans le premier cahier de la collection Matières à penser, « La pensée seuil. Comment apprendre à ne pas savoir ? ».